L’orage

Catégorie : Noir / Temps de lecture : 4min

L’impact des gouttes sur le métal ne présage rien de bon. La pluie frappe la gouttière et il n’arrive pas. Ainsi, au cœur de la nuit noire, je m’impatiente. Minuit quarante trois. Il devrait être là pourtant, depuis un bon moment déjà.

Adossée à l’abribus, je pianote sur mon smartphone, les doigts bien au chaud dans mes gants high tech. Le printemps approche mais ce soir, j’ai froid. Les dernières news ne m’affolent guère. La campagne présidentielle bat son plein, pas de quoi faire me faire vibrer. Mes préoccupations se trouvent ailleurs.

Ploc… Ploc…. Ploc… Le clapotis commence à s’emballer. La rue est calme, je me concentre sur ce refrain. Une goutte, une demi-pause, une goutte, une demi-pause… En musique, dans une mesure à quatre temps, une demi-pause en équivaut à deux. Mais tiens donc, voilà que la demi-pause se transforme en soupir… Il est minuit cinquante deux. Cette mélodie entêtante me captive et suffit à elle seule à combler l’absence.

Je range mon téléphone quand j’aperçois une silhouette qui se détache de la pénombre. Allez… dépêche-toi… J’ai l’habitude de cette attente mais je ne suis pas rassurée. La silhouette se rapproche de moi. Emmitouflé dans son sweat à capuche bleu marine, il tient les bras croisés pour se réchauffer. La cadence des gouttes de pluie continue de s’accélérer et son pas aussi. Demi-soupir, quart de soupir… Une fois plus près, je remarque que son jean prend l’eau et ses baskets également. Sous ses vêtements, j’imagine son corps et ses mains abimés par le travail.

Maintenant à l’abri à mes côtés, sans me regarder, il me lance un :
– Ben alors mademoiselle, il est un peu tard pour traîner seule dans les rues.
Les mecs de son acabit ne m’ont jamais impressionnée. Au contraire, il fut même un temps où ils m’auraient attiré. Cette attitude de leader, cette façon de cacher ceux qu’ils sont vraiment, cette motivation… Non, ce n’est pas un petit branleur, il cravache dur pour arriver là où il en est. Je lui réponds :
– Je t’attendais.
Surpris, il se tourne vers moi et mes yeux croisent les siens. Je dois lui donner l’impression d’être une biche prise dans les feux des phares.
– C’est bien la première fois que ça doit m’arriver de ne pas me souvenir. On se connaît ?
Je continue d’une voix posée :
– Ce n’est pas ce que j’ai dit, j’ai dit que je t’attendais.
Il est décontenancé. C’est exactement ce que je veux. L’étonner, l’agacer, le pousser dans ses retranchements. Il est là pour une seule raison et moi aussi. Je ne veux pas qu’il cède le premier, ce serait trop facile.
– Bon… on a assez discuté maintenant, tu ne crois pas?
– Tout à fait d’accord.

Je le laisse s’approcher de moi, mon palpitant s’emballe. Sa main hésitante s’approche de ma taille, c’est enfin le moment de lui montrer à quel point il se trompe.

Avant qu’il ait eu le temps de réagir, je l’attrape par le bras pour le déstabiliser. Puis, sans lui laisser reprendre ses esprits, je lui assène un coup de pied dans le genou. Il résiste. La pluie se met à tomber franchement. Plus de pause, de soupir, ni de quart de soupir… les gouttes s’enchaînent à la vitesse des croches et des doubles croches.
Debout, titubant, il n’est pas du genre à fuir, ni à implorer mon pardon. Ca tombe bien, moi non plus. Il fonce tête baissée, essaie de m’attraper par les hanches, je l’esquive. Je dois le mettre à terre.
– Qu’est-ce qui te prend connasse?
À quoi servirait de lui répondre? Il me saisit par les épaules et me pousse contre le rebord de l’abri. Une pluie sale s’insinue sous mon pull, mon dos se charge de cette humidité malsaine et de sueur. Il me regarde satisfait de ses yeux dégueulasses. Il plaque son corps contre le mien, son souffle contre ma bouche fermée, ses mains le long de mes jambes. Je retiens mon dégoût et me concentre pour ne pas flancher. Il pince mes fesses tout en posant ses lèvres sur les miennes le salaud. Je tourne la tête de côté.

Il me saisit par le cou pour que je le regarde à nouveau. C’est sa plus grossière erreur. Quand ses mains m’agrippent, je me dégage en pivotant d’un quart de tour, je donne de la force au mouvement de mes bras pour faire une clé avec les siens. Je le maintiens ainsi penché en avant, je donne plus d’énergie. Son incursion dans mon intimité a réveillé ma colère. Un nouveau coup le met à genoux, je profite de l’occasion pour l’amener au sol une bonne fois pour toute. Sa tête se fracasse contre le trottoir, le sang se met à couler le long de ses tempes mais il est toujours conscient, toujours prêt à en découdre. Moi aussi.

Je me couche sur lui, il se retourne. Avec tout le poids de mon corps, de mes jambes, je bloque ses bras. Il remue. Ses baskets glissent sur le bitume. En vain. Je sens la panique qui commence à s’installer. J’entends son esprit se demander :  » Putain, et si cette fille était plus forte que moi ? » Il ne veut pas y croire, il insiste, il s’essouffle. « Putain, et si cette fille était plus forte que moi? »
Je serre son cou dans mes mains tandis qu’il se débat encore. Il halète, râle… Je la sens bien cette rage de vivre, c’est normal. J’ai la même qui coule dans les veines et lui ne s’attendait sûrement pas à ce que ça se termine comme ça. Il aurait dû y penser avant de commencer, avant de récidiver, depuis trop longtemps. Il pourrait bien m’arriver la même chose un jour et je l’accepte. Lui comme moi sommes des gens mauvais.

La foudre déchire le ciel, l’averse redouble, le tonnerre gronde. C’est un spectacle envoûtant. Son et lumière pour pas un rond. C’est souvent la nature qui nous offre le meilleur des spectacles.
Sous le feu de ces projecteurs improvisés, je sens ses muscles se tétaniser, il lâche prise. Son corps retombe en arrière, son pouls faiblit, c’est presque fini…
Et puis non finalement. Pas cette fois. Je me relève. Il ne bouge pas. Par incapacité ? par peur… ? Je m’en fous. Je me méfie tout de même en tournant les talons et profite de l’accalmie pour me diriger vers ma voiture garée à quelques mètres. J’ai encore pas mal de route à faire avant de rentrer chez moi.

Texte en compétition pour le prix Short Edition Court et Noir 2017. Les votes sont ouverts jusqu’au 10 avril pour m’aider à accéder à la finale et dans tous les cas, vous pouvez liker, commenter, partager pour me donner votre avis 🙂 Merci d’avance !

Lien vers le site ShEd : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/l-orage-17


2 réflexions sur “L’orage

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